LES YEUX SE FERMENT
Kubrick nous l'a démontré à plusieurs reprises, ses films sont une expérience unique et grandiose. Que nous regardions Shining, Full Metal Jacket, Orange Mécanique ou encore le grand 2001, l'Odyssée de l'Espace, il en sort à chaque fois un certain trouble mêlé de fascination.
Quoi de plus normal donc que de se précipiter sur le dernier film de ce cinéaste de génie intitulé Eyes Wide Shut et inspiré d'une nouvelle d'Arthur Schnitzler : Traumnovelle! Au programme, la dérive d'un couple en proie à des fantasmes inassouvis incarné par le le vrai couple à la vie : Tom Cruise-Nicole Kidman.
Dès les premières images introduites par la « Waltz II » de Chostakovitch, nous reconnaissons la mise en scène kubrickienne : les plans fluides à la steadycam, les effets de style et les lumières chaudes qui mettent en valeur des personnages ambigus et complexes. Nous nous réjouissons sans tenir compte dans un premier temps de la durée totale du film à savoir 2h40... Cet oubli momentané va vite nous rattraper!
En effet, le plaisir et la curiosité vont peu à peu laisser place à l'ennui et la frustration. A vouloir trop intellectualiser le sujet de son film, les personnages en deviennent creux et le spectateur a énormément de mal à se sentir concerné d'où une distanciation qui va stagner et frustrer... La thématique du film laissait pourtant présager de la vie et non une telle froideur cérébrale...
Même côté provocation, Kubrick nous avait habitué à mieux dans des films comme Orange Mécanique ou Full Metal Jacket. Ici la scène d'orgie censurée aux USA n'est qu'un ballet kitsch à la limite du ridicule et l'errance de Tom Cruise à la recherche de ses fantasmes peine à convaincre... Pire, elle nous laisse indifférent! Le personnage de Bill est vide, véritable zombie mono-expressif qui déambule dans les rues de Londres, ou plutôt dans des reconstitutions en studio pour ceux qui ne l'auraient pas remarqué. Tom Cruise ne nous sert pas un jeu fulgurant d'originalité, il reste creux, hagard, dépouillé de toute présence, perdu quand il s'agit de transmettre de véritables émotions à son public hors de ses rôles à la "mission impossible" qui laissent peu de place à la composition... A ses côtés, Nicole Kidman, par ses trop rares apparitions, rayonne et insuffle un peu de vie au film, la scène où elle rit en fumant un joint en est l'exemple type. Son regard exprime davantage que sa parole, elle trouble et séduit à la fois. Malheureusement, ce n'est pas cela qui va sauver le film. Et de fait n'ayons pas honte de dire que malgré tout le génie dont Kubrick nous a fait part durant de longues années, Eyes Wide Shut, sa dernière réalisation avant sa mort, est son seul véritable raté qui a immanquablement marqué les esprits. Mais n'est-ce pas principalement du à tout cet abattage médiatique autour du caractère érotique du film ("faussement" érotique est mieux adapté!) et à la suite doublement tragique du tournage à savoir le décès du réalisateur et le divorce de Cruise et Kidman?
Quoi qu'il en soit, pour une éventuelle soirée dvd Kubrick, préférez sans hésiter ses précédents films dont la maîtrise n'a d'égale que la virtuosité et mettons Eyes Wide Shut sur le compte d'un génie en manque de renouveau dont le 'fuck" final semble s'adresser au monde du cinéma qui l'a dépassé.